Je me fais pousser une barbe, pis je m’achète un couteau.

Depuis plusieurs années, je fais partie d’un groupe virtuel de triathlètes sur lequel des gens de partout échangent sur le sport et la vie sportive en générale. On y retrouve de tout : des conseils et des pseudo-conseils, des récits d’exploits, des questions de toutes sortes et une foules d’histoires drôles ou inspirantes. Puis, de temps à autres, des partages d’articles comme celui de abc News publié le 24 août dernier. Un article intitulé :

Une femme de L’Arkansas tuée pendant sa course : Ce que les femmes devraient savoir pour courir à l’extérieur en toute sécurité. [Arkansas woman killed while running : What women should know to stay safe on outdoor runs.]

Jarrett Arthur, un expert américain en auto-défense, insiste qu’il y a plusieurs précautions que les femmes doivent prendre pour se protéger lorsqu’elles courent dehors. Dans l’article, il cite 5 conseils :

1- Ne pas écouter de musique.

De cette façon, une femme peut entendre venir les gens qui s’approchent et prévenir une éventuelle agression.

2- Éviter les vêtements amples et les cheveux en queue-de-cheval.

Même si c’est confortable, un agresseur peut s’en servir pour vous agripper. Il faut privilégier les vêtements près du corps et cacher les cheveux dans une casquette.

3- Changer constamment sa routine de course.

Une femme devrait s’assurer de changer de route tous les jours pour échapper à la surveillance d’un potentiel agresseur.

4- Courir en groupe.

Il faut prendre en considération le pouvoir du nombre. Sinon, une femme devrait mentionner à une connaissance où elle va courir et à quelle heure elle prévoit revenir.

5- Savoir utiliser son corps pour se protéger.

Une femme devrait courir avec une posture qui inspire confiance, les épaules droites, la tête haute et en croisant le regard de tous les gens qu’elle rencontre. En cas d’attaque, elle doit plier les genoux les jambes larges pour baisser son centre de gravité et ainsi être plus difficile à faire tomber au sol.

S’en suit toute une série d’exemples expliquant où une femme devrait frapper, griffer et donner des coups de pieds à son agresseur pour s’assurer de lui faire mal et ainsi avoir une chance de se sauver.

Ça me dégoute de vivre dans un monde où ce genre d’article peut exister. Encore plus loin, ça me dégoute d’être une femme dans un monde où ce genre d’article doit être publié. Le 26 décembre 2018 je me suis levée plus tard qu’à l’habitude. J’ai quitté à midi notre petite maison de Hallandale en Floride pour aller courir. Notre quartier est bordé d’un boulevard très achalandé. À mon retour, à un peu moins de deux kilomètres de la maison, un véhicule utilitaire Lexus argent se met à ralentir à mes côtés assez pour que les voitures derrières s’impatientent et klaxonnent. Le conducteur, un homme dans la soixantaine, me fixe du regard. Il accélère ensuite pour s’arrêter dans le stationnement d’un commerce un peu plus loin sur mon chemin. Je continue ma route en le fixant les yeux froncés pour qu’il sache que je l’ai repéré. Lorsque je passe devant lui, le véhicule se remet en route et roule lentement à mes côtés, l’homme ne me quitte pas des yeux jusqu’à ce que les véhicules derrière lui s’impatientent de nouveau. Ce petit manège se répète deux autres fois.

Il est presque 1h en plein boxing day, il y a du monde partout. À ce moment-là, je ne ressens pas de danger mais plutôt une grande frustration. De toute façon l’entrée sécurisée de mon quartier approche et je sais qu’il ne pourra pas la franchir puisqu’un gardien y contrôle l’accès. Le véhicule s’engage tout de même dans l’allée, me devance pour se retourner et revenir vers moi. Il s’immobilise à ma hauteur, la vitre du passager descend, et l’homme me regarde sans rien dire avec un demi sourire. Je lui dis fermement et d’une voix forte qu’il a une seconde pour disparaitre avant que j’appelle la police. La vitre remonte, il accélère, fin de l’histoire.

Sauf que ce n’est pas la fin de l’histoire. Nous sommes en pleine heure du midi un des jours les plus achalandés de l’année. Et si j’étais allée courir comme à l’habitude aux petites heures du matin alors que les commerces des alentours sont fermés et que la ville dort encore? Une grande colère gronde à l’intérieur de moi et elle est dirigée envers ce sale individu qui a réussi à réveiller au fond de mon cœur un incontrôlable sentiment de vulnérabilité. Pourquoi? De quel droit? En pensant aux différents scénarios qui auraient pu se dérouler, la peur s’installe tranquillement dans ma tête et dans mes trippes dans les jours qui suivent. Je ne suis plus jamais sortie seule du quartier pour courir. Et chez-moi dans mon beau Trois-Rivières, j’ai abandonné la course dehors lorsqu’il fait noir. J’aimais ces moments de solitude tranquille, mais une nouvelle petite voix intérieure craintive m’en dissuade maintenant.

Lire aujourd’hui un article sur une femme tuée en courant réveille plein de sentiments refoulés depuis plus de deux ans et demi. Voir imprimé en noir sur blanc des conseils pour éviter d’être tuée en courant me lève le cœur. Surtout que ce sont des conseils qui me donnent des meilleures chances mais qui n’offrent aucune garantie. Si j’aime courir et que je ne suis pas née dans un corps d’homme costaud (de race blanche), je fais quoi? J’essaie de me faire pousser une barbe pis je m’achète un couteau de chasse? Parce que si je comprends bien le spécialiste en question, à partir de maintenant je devrais courir le corps raide en fixant tout le monde sans mes mix de musique préférés, en vêtements ajustés et les cheveux cachés, en changeant de trajet et d’heure chaque fois, préférablement en groupe. Vraiment? Sérieusement?

Quand est-ce qu’on a échappé notre humanité? Dire que les animaux prédateurs ne se mangent généralement même pas entre bêtes de la même espèce… Une chance que nous arrivons encore collectivement à créer de la beauté de temps en temps parce que des jours comme aujourd’hui, j’ai honte de mon espèce.

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